Blogue des PUQ

Archives pour la catégorie ‘Tribune des auteurs’

Apprendre le code informatique, une clé pour s’approprier le monde numérique

lundi 25 août 2014

Un billet de Serge Proulx

Notre vie quotidienne est aujourd’hui traversée par l’usage largement répandu de dispositifs numériques de plus en plus sophistiqués (téléphone intelligent permettant la connexion mobile permanente, ordinateur connecté en continu à Internet). La vie en société se rythme selon les élans des smartphones pourvus de multiples « applications » permettant à ces dispositifs techniques de s’infiltrer insidieusement dans les interstices de notre quotidienneté, suggérant par exemple le choix d’un restaurant de quartier ou repérant les « amis » présents dans l’environnement physique rapproché où nous nous trouvons pendant quelques heures. Nos réseaux de contacts coïncident chaque jour un peu plus avec notre répertoire d’« amis Facebook ». Chaque fois que nous cherchons de l’information, nous consultons d’abord le moteur de recherche Google, devenu le Manitou des temps modernes. Nos sociabilités se mesurent à l’aune des potentialités et des contraintes de ces dispositifs techniques d’information et de communication.

Dans quelle mesure sommes-nous devenus dépendants de ces dispositifs numériques? Ces derniers ont été inventés soi-disant pour favoriser notre libération à l’égard des tâches répétitives, pour nous donner plus de temps libre, pour ouvrir plus grands nos espaces d’expression, pour étendre nos réseaux sociaux. L’univers des dispositifs numériques transforme effectivement et de manière significative notre vie quotidienne. Mais, bien que ces moyens techniques puissent susciter une émancipation sociale (relative), ils sont aussi à la source d’une possible aliénation pour les individus et les groupes qui les utilisent. En même temps qu’ils offrent des fourchettes de nouvelles possibilités (d’action, d’expression, de communication et de création), ces dispositifs techniques imposent simultanément des contraintes aux personnes qui les utilisent.

La contribution en ligne

Serge Proulx est le co-directeur de l’ouvrage La contribution en ligne, maintenant disponible en librairie.

Les usagers se voient ainsi contraints de suivre des trajectoires logiques limitatives imposées par les codes et les algorithmes qui constituent l’architecture des dispositifs techniques. Cela est vrai pour l’ensemble des transactions quotidiennes que nous avons avec les administrations publiques et parapubliques. Les pratiques de consommation de biens et services, les pratiques de recherche d’information générale ou spécialisée et les pratiques de communication avec des proches ou au sein des groupes, communautés et organisations fréquentés au moyen des dispositifs numériques sont également régulées par ces trajectoires.

Dans un tel contexte, une meilleure connaissance du code informatique – et des algorithmes qui constituent l’architecture invisible des dispositifs numériques – s’avère un atout pour mieux vivre dans le monde numérique. Le code informatique est le langage utilisé par les programmeurs pour construire les programmes qui sont à la base du fonctionnement des ordinateurs et autres dispositifs numériques. A priori, le code est l’affaire d’ingénieurs et de professionnels en informatique. Mais il faut bien voir que les activités de programmation ont tendance aujourd’hui à s’élargir au-delà du cercle des programmeurs professionnels. Avec l’effervescence du mouvement du logiciel libre qui a contribué depuis les années 1990 à démocratiser l’appropriation de l’informatique, et aussi avec la commercialisation exponentielle des diverses « applications » informatiques qui fournissent des avenues inédites au fonctionnement des dispositifs numériques – notamment les téléphones intelligents –, les activités de programmation informatique se sont aujourd’hui étendues à des cercles beaucoup plus larges que ceux des seuls programmeurs professionnels.

Aux États-Unis, récemment (juillet 2014), dans le but d’encourager l’apprentissage du code auprès de populations jeunes qui ne sont pas nécessairement au fait de l’informatique, la National Science Foundation (NSF) a accordé une subvention à un consortium interdisciplinaire formé de chercheurs en provenance de trois laboratoires américains, pionniers dans la recherche sociale en matière de technologies numériques : le Media Lab (MIT), le Digital Media and Learning Research Hub (Université de Californie à Irvine) et le Berkman Center for Internet & Society (Université Harvard, <http://cyber.law.harvard.edu/node/9222>). Cette équipe postule que le codage informatique doit être aujourd’hui enseigné à tous les jeunes et non plus réservé à une élite de programmeurs. L’apprentissage du codage informatique constitue l’élément-clé du projet d’alphabétisation au monde numérique dans lequel nous sommes appelés à circuler. Pour réussir personnellement et professionnellement dans la société du tout-connecté, les jeunes de tous les milieux doivent apprendre à s’exprimer et à créer au moyen des technologies numériques. Pour ce faire, ils doivent apprendre à programmer de manière à pouvoir inventer les dispositifs numériques qui les aideront à réaliser leurs rêves.

Cette équipe de chercheurs s’appuie sur le langage de programmation Scratch, développé au MIT (<http://scratch.mit.edu/>), qui permet aux jeunes pratiquants de coder leurs propres récits interactifs, leurs propres jeux et animations. Les conditions d’apprentissage du code s’éloignent par conséquent d’une approche classique et scolaire. L’apprentissage se fait par expérimentations de micro-mondes inventés et développés à partir des passions et des intérêts personnels déjà présents chez les jeunes. L’apprentissage est d’autant plus facile et spectaculaire qu’il prolonge une passion qui était déjà là. Ainsi, par exemple, des jeunes intéressés par la danse pourront s’appuyer sur un micro-monde particulier permettant de programmer des rythmes musicaux et des mouvements chorégraphiques de personnages à l’écran.

À l’aide d’une série d’expérimentations avec le langage Scratch dans diverses bibliothèques de Los Angeles pendant l’été 2014, ces chercheurs se donnent pour objectif de pouvoir identifier les types de supports techniques et humains les mieux adaptés aux milieux socioéconomiques dont sont issus ces jeunes. L’équipe interdisciplinaire se montre également soucieuse de la dimension éthique en jeu dans de telles expérimentations : il apparaît en effet important de développer le cadre juridique et politique approprié pour préserver la sécurité en ligne des enfants autant qu’un certain niveau d’intimité lorsque cela s’avère nécessaire.

Dans la société hyperconnectée, l’apprentissage du code informatique par tous les citoyens et citoyennes – les jeunes autant que les plus vieux ! – constitue une clé pour acquérir un minimum de contrôle personnel et social sur l’environnement numérique qui nous envahit un peu plus chaque jour. Une manière, en somme, d’éviter l’aliénation et l’abêtissement du « tout-numérique ».

Serge Proulx est professeur titulaire à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal et professeur associé à Télécom ParisTech. Il est le directeur du Groupe de recherche et observatoire des usages et cultures médiatiques (GRM).

Responsabilités et violences envers les femmes

mardi 20 mai 2014

Katja Smedslund

Presque un tiers de toutes les femmes ayant eu une relation de couple y ont été confrontées; il s’agit de la première cause de mortalité chez les femmes âgées entre 19 à 44 ans dans le monde, devançant la guerre, le cancer et les accidents de la route.

De quelle pandémie parle-t-on ici?

Ces statistiques de l’Organisation mondiale de la santé (OMS, 2013) et du Conseil de l’Europe (COE, 2009) sur la violence conjugale sont aussi alarmantes que méconnues. Il est temps de responsabiliser tant collectivement qu’individuellement à propos de ce fléau qui touche de manière universelle de trop nombreuses femmes.

Des violences, des discriminations et des injustices envers les femmes continuent à être perpétrées dans un silence relatif, les médias et les journaux se limitant souvent à des mentions aussi réductrices et erronées que « drames passionnels ». Les violences conjugales ou les homicides conjugaux ne sont que rarement clairement nommés ou définis en tant que violences et tendent à être classés dans les faits divers, comme le démontre encore trop souvent le traitement journalistique notamment en France ou au Québec. De plus, même si certaines législations prennent davantage en considération les femmes victimes de violences, en instaurant notamment des définitions plus précises, elles demeurent souvent incomplètes ou pas assez précises selon les types de violences répertoriées. Que faire pour briser ce silence? Et comment expliquer qu’au XXIe siècle, autant de crimes demeurent impunis ou, pire, sont parfois légitimés par les gouvernements en place? Quelle est la part des responsabilités individuelles et collectives dans leur perpétuation? Comment redonner du sens et du poids à cet outil de conscientisation afin de renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes?

Autant de questions qui se posent dans un contexte politique et social où différentes formes de violences se multiplient malgré les avertissements lancés par les Nations Unies et d’autres instances internationales appelant à responsabiliser les États, les pouvoirs en place ou les individus. Les Nations Unies avaient d’ailleurs défini le rôle des États dès 1995, lors de la conférence de Pékin, en rappelant que la responsabilité des États est engagée relativement aux actes de violence par des agents publics ou privés au cas où ces derniers ne prendraient pas de mesures rapides pour prévenir la violation des droits, pour enquêter, punir et fournir une aide aux victimes (Nations Unies, 1995).

Responsabilités et violences envers les femmes

Katja Smedslund est codirectrice de l’ouvrage Responsabilités et violences envers les femmes, paru le 30 avril 2014.

Nombreux sont également les organismes de défense des droits humains ou des droits des femmes qui pointent les aberrations existant dans les textes officiels ou les pratiques. La Cour d’appel de l’Ontario dans la cause Bedford rappelle la dangerosité de la prostitution dans presque toutes les circonstances et le Parlement de l’Union européenne recommande l’adoption du modèle nordique criminalisant les clients et les proxénètes et pourtant l’achat de prostitution demeure une activité non sanctionnée légalement au Canada comme dans plusieurs autres pays du monde. Par ailleurs, le Conseil du statut de la femme (CSF) s’insurge notamment depuis quelques temps contre une modification du guide de pratique de la Société des obstétriciens gynécologues du Canada (SOGC), qui laisse une possibilité à la pratique de la réinfibulation vaginale. Le CSF rappelle ainsi qu’aucune violence ne peut être perpétrée au nom de l’honneur ou de quelque différence culturelle que ce soit. Plusieurs exemples dans l’actualité internationale récente illustrent aussi les défaillances et les lacunes des instances étatiques, révélant au passage le caractère universel du phénomène. En effet, tout récemment, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, condamnait l’enlèvement des écolières au Nigeria par le groupe islamiste Boko Haram au nom du refus de l’éducation à l’occidentale, et appelait à une libération immédiate des filles dans l’État de Borno, situé dans le nord-est du pays. Que penser du projet de loi visant à légaliser la pédophilie en plaçant l’âge de mariage des jeunes filles à 9 ans en Irak, tout en autorisant le viol conjugal? Des organisations de défense des droits des femmes se mobilisent contre ce texte qui représente selon ces dernières «un crime contre l’humanité». Par ailleurs, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) tire la sonnette d’alarme en pointant le nombre d’agressions sexuelles en public dont sont victimes les militantes en Égypte. Des violences sur lesquelles les gouvernements ferment les yeux, évinçant ainsi les femmes des débats publics et politiques.

Alors, malgré le sens puissant qui émane du concept des responsabilités et bien que l’on fasse souvent appel aux responsabilités lors de discours officiels, étatiques ou sociaux référant aux violences faites aux femmes, un investissement insuffisant sur le terrain, des mesures inadéquates ou même parfois contraires aux droits humains les plus fondamentaux ne permettent pas toujours de répondre aux besoins réels des femmes victimes de violences. La faible application des lois, les lacunes en matière de suivi des politiques et les contradictions entre certaines législations rappellent que les violences faites aux femmes demeurent un thème peu prioritaire et que les moyens alloués sont donc par conséquent souvent insuffisants.

Certaines avancées méritent toutefois que l’on s’y attarde. La Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, adoptée le 11 mai 2011 à Istanbul par le Conseil de l’Europe, prévoit de protéger les femmes contre plusieurs formes de violence. C’est le premier instrument européen juridiquement contraignant, offrant un cadre juridique complet pour la prévention de la violence et la protection des victimes, avec comme objectif de mettre fin à l’impunité des auteurs de violences. La convention établit un mécanisme de suivi précis (le GREVIO) afin d’assurer la mise en œuvre effective et responsable de ses dispositions par les États l’ayant ratifiée. Ce type de mesures ouvre la voie à d’autres initiatives et progrès au bénéfice des femmes victimes de violences dans le monde.

Bibliographie

Nations Unies (1995). Rapport de la 4e Conférence mondiale sur les femmes, Conférence de Pékin : Conférence mondiale des Nations Unies sur la Femme, Plate-forme d’action de Beijing et Déclaration de Beijing, New York, Département de la coordination des politiques et du développement durable des Nations Unies.

Conseil de l’Europe (2009). Sandra Barnes : «J’exhorte toutes les collectivités territoriales à s’engager dans la lutte contre la violence à l’égard des femmes», <https://wcd.coe.int/ViewDoc.jsp?id=1543829&Site=DC>, consulté le 12 avril 2014

Organisation mondiale de la Santé (2013). Estimations mondiales et régionales de la violence à l’encontre des femmes : prévalence et conséquences sur la santé de la violence du partenaire intime et de la violence sexuelle exercée par d’autres que le partenaire, <http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/85242/1/WHO_RHR_HRP_13.06_fre.pdf>, consulté le 1er avril 2014.

Katja Smedslund, docteure en histoire contemporaine (mention politiques européennes), mène des recherches depuis une dizaine d’années sur les violences faites aux femmes sur les plans sociologique, politique et historique. Sa thèse portait plus particulièrement sur les violences conjugales en Europe.

Autisme et déficience intellectuelle : un défi au-delà du malaise

lundi 12 mai 2014

Pauline Beaupré

Autisme et déficience intellectuelle à l’école : malaise ou défi?

Quand on parle d’autisme ou de déficience intellectuelle, en classe spéciale ou à l’école ordinaire, c’est souvent source de malaise ou de véritable crainte chez les acteurs impliqués. Soit les personnes ne s’estiment pas suffisamment compétentes pour intervenir auprès desdits enfants, soit elles craignent de laisser de côté les autres enfants si elles investissent trop de temps auprès de l’enfant différent. Elles peuvent aussi avoir peur, souvent à juste titre, de manquer de temps pour tout faire dans leur travail et, il faut bien l’avouer, elles peuvent redouter de s’épuiser à la tâche. Cela représente une partie des réalités bien concrètes de ce qui se passe dans certains milieux scolaires où sont présents des enfants ayant une déficience intellectuelle ou un trouble de l’autisme.

Pauline Beaupré est également l'auteure de l'ouvrage Déficience intellectuelle et autisme, en librairie le 7 mai 2014.

Pauline Beaupré est également l’auteure de l’ouvrage Déficience intellectuelle et autisme, en librairie le 7 mai 2014.

Des pas importants parcourus

Il y a déjà plus de vingt ans, débutaient les questionnements sur les meilleures conditions à mettre en place pour soutenir les milieux scolaires. On parlait alors davantage d’intégration scolaire. Des pas importants se sont faits depuis au Québec. Le concept d’inclusion de tous les élèves, à l’école ordinaire, a gagné graduellement du terrain et ne représente pas uniquement un simple cas d’exception. Cela est notamment dû au fait que, derrière chaque bout de terrain gagné, il y a des parents dévoués à la réussite de leur enfant, soucieux de faire abattre des préjugés, souvent même s’il faut recommencer année après année. Cette inclusion serait également impossible sans l’apport d’intervenants et de gestionnaires croyant au potentiel des enfants handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage.

Des réponses à des besoins bien précis des enfants

On craint souvent de ne pas pouvoir bien adapter son enseignement pour répondre aux besoins de l’enfant ayant une déficience intellectuelle. On anticipe le temps que cela prendra. On se demande ce qu’il va apprendre en classe, surtout lorsque s’agrandira l’écart d’âge et de niveau de développement. Pourtant, nombre d’enseignants veulent relever ce défi.

Lorsqu’un intervenant a dans sa classe un enfant ayant reçu un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme, son dilemme se situe souvent à essayer de comprendre le fonctionnement interne de cet enfant. Il vit parfois des craintes par rapport à ses réactions excessives, telles des colères inattendues.

Antérieurement, lorsqu’on parlait d’inclusion d’enfants autistes ou ayant une déficience intellectuelle en classe ordinaire, cela ne se faisait pas sans l’ajout, quasi systématique, d’une ressource d’accompagnement, du moins à temps partiel. Bien qu’ayant l’avantage de soutenir les apprentissages de certains enfants et de sécuriser, il faut bien le dire, certains intervenants, cela créait parfois une forme de ghetto autour de l’enfant. L’inclusion de l’enfant avec ses compagnons de classe n’en était souvent pas véritablement une.

Sans rejeter ces façons de faire, ces expériences ont amené à réfléchir à de nouvelles pratiques.

Et que nous apportera l’avenir?

Pour ne pas devoir revenir en arrière et refaire les démarches menant vers la cause de la participation sociale de tous, il faut mettre en commun les connaissances et partager les expertises. De bonnes idées expérimentées dans un milieu peuvent servir à un autre. Cela est d’autant plus important dans un contexte où la nouvelle classification des élèves s’installe, laquelle est issue du DSM-V (2013). Ainsi, on parle davantage de la présence en classe ordinaire de certains types d’enfants – que l’on pense aux enfants dyspraxiques, entre autres. Le milieu scolaire est également préoccupé par l’éventuelle augmentation du nombre d’élèves présentant un trouble du spectre de l’autisme, par exemple. Ces enfants, qui ont reçu une intervention intensive précoce, se retrouvent maintenant de plus en plus en classe ordinaire au primaire, au secondaire et même au postsecondaire. Les milieux scolaires sont-ils prêts à les accueillir? Sont-ils suffisamment outillés pour soutenir un changement dans leurs pratiques professionnelles? Sont-ils informés des retombées de certaines pratiques novatrices?

Pauline Beaupré, Ph. D., est psychologue et psychopédagogue. Professeure au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) – Campus de Lévis, elle est aussi chercheure au Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale (CIRRIS) et membre du Laboratoire de recherche sur la santé en région (LASER).

L’usage de drogues et les conduites violentes chez les jeunes

lundi 28 avril 2014

Marlène Falardeau

La constance des « faits divers » dans les médias

Depuis plusieurs décennies, les médias nous transmettent régulièrement des informations à propos d’événements violents entre jeunes et d’arrestations en lien avec les drogues illicites. Par exemple, récemment, un amoureux déçu, dans la jeune vingtaine, a été accusé de tentative de meurtre sur un adolescent; un autre a été accusé de s’être livré à des voies de fait sur sa victime; puis des enquêteurs de la section des stupéfiants et des policiers d’un groupe tactique d’intervention ont procédé à des arrestations chez des individus qui ont été accusés de possession de drogues dans le but d’en faire le trafic. Diverses drogues illicites (par ex., cocaïne, cannabis, héroïne, GHB et méthamphétamines) ont été retrouvées au domicile où s’effectuaient les transactions. Il n’est pas rare que, lors de ces frappes policières, des accusations soient également portées pour possession d’armes prohibées (La Presse, 2014).

Usage ou trafic de stupéfiants, gestes violents ou menaçants, conduite d’un véhicule motorisé dans un état d’intoxication élevée ou ou autres actes de nature délictuelle constituent des sujets d’actualité. Semaine après semaine, les médias rapportent invariablement la triste nouvelle d’un crime violent, une problématique en lien avec les drogues illicites ou, parfois, des stratégies à mettre en place pour remédier aux problèmes de drogue et de criminalité ou encore pour les prévenir.

Changer : concevable ou utopique?

Livre Dans les tripes de la violence et de la drogue

Marlène Falardeau est l’auteure du livre Dans les tripes de la violence et de la drogue, en librairie le 30 avril 2014.

Peu importe les stratégies utilisées (du moins, celles connues actuellement), il faut parfois se rendre à l’évidence : le changement attendu ne se produit pas. L’auteur du délit ne semble pas réaliser que sa conduite fait des victimes ou, pire encore, il se réjouit des conséquences de ses gestes déviants. Que comprendre? S’agit-il d’un problème de santé mentale, voire d’un trouble d’ordre psychiatrique qui n’a pu être traité? L’individu souffre-t-il d’un problème relationnel profond ou présente-t-il un soi si fragile que seules des interventions variées et à long terme pourraient éventuellement donner des résultats tangibles? Ou encore la personne démontre-t-elle une faible motivation à changer et elle ne répond pas bien aux approches motivationnelles? L’être humain doit continuer sa quête de compréhension de certains mystères…

Mais, dans certaines situations, le changement survient. Il est possible à tout âge, mais il vaut mieux agir le plus rapidement possible. Les recherches montrent qu’environ 70% des délinquants juvéniles visiteront les prisons à l’âge adulte et que la majorité cesseront leurs activités criminelles vers 40 ans (Ouimet, 2009). Comme on dit : il est souvent plus facile de ne pas commencer une habitude que d’essayer de l’arrêter. Il faut investir dans la prévention.

L’importance d’agir à l’adolescence

L’adolescence est une période à risque pour les conduites déviantes. Les bouleversements profonds qui se produisent sur le plan corporel (par ex., les formes du corps changent, l’augmentation de la sécrétion de certaines hormones stimule la sexualité), psychosocial (par ex., la définition de soi, l’acquisition de l’autonomie, la formation de liens d’intimité) et cognitif (par ex., le développement de l’idéalisme et de l’égocentrisme, la découverte du sens de la justice et de la liberté) durant cette période cruciale (Stillion, McDowell et May, 1989) font en sorte que le jeune se sent étranger à lui-même. Il a l’impression qu’il perd le contrôle de son corps, de ce qu’il est et de ce qu’il devient. Cette impression inconfortable de vulnérabilité en amène certains à tenter de la contrer; ils cherchent alors à se sentir invulnérables. Ils sont attirés vers la prise de risques. Certains s’investissent dans des sports extrêmes ou font des excès de vitesse au volant, d’autres expérimentent des drogues ou commettent des délits ou des crimes violents.

Il est faux de prétendre qu’après la période de l’enfance, le jeune n’a plus besoin d’encadrement de la part d’adultes. Ses besoins sont aussi grands, mais d’un autre ordre. Il est nécessaire de créer un lien de confiance avec l’adolescent et de savoir maintenir ce lien. Pour ce faire, au moins un adulte significatif doit établir une communication efficace avec lui, partager des activités stimulantes à l’intérieur desquelles le jeune pourra, entre autres, expérimenter de la nouveauté, découvrir ses forces sans les utiliser pour abaisser les autres, accepter ses limites sans se dénigrer, comprendre son environnement de façon réaliste et éviter les pièges de la banalisation ou de la dramatisation.

Est-ce que l’accompagnement d’un jeune par un adulte capable de maturité et de grandeur d’âme peut l’orienter vers des comportements adaptés et prosociaux? L’expérience le démontre. Le défi, c’est de trouver autant de ces adultes qu’il y a de jeunes.

Bibliographie

La Presse (2014). <http://lapresse.ca/le-soleil/actualites/justice-et-faits-divers>, 20 et 31 mars.

Ouimet, M. (2009). Facteurs criminogènes et théories de la délinquance, Québec, Presses de l’Université Laval.

Stillion, J.M., E.E. McDowell et J.H. May (1989). Suicide Across the Life Span, New York, Hemisphere Publishing Corporation.

 

Marlène Falardeau est titulaire d’un baccalauréat en sciences de la santé (ergothérapie) ainsi que d’une maîtrise et d’un doctorat en éducation. Elle a aussi réalisé des études postdoctorales en criminologie. Elle a travaillé, pendant plus de vingt ans, dans divers milieux éducatifs, de santé et de recherche comme praticienne, consultante, gestionnaire, chargée d’enseignement ou chercheure. Au moment de l’écriture de ce livre, elle était professeure au Département d’ergothérapie de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Elle est actuellement travailleuse autonome.

Laïcité et valeurs québécoises au prisme de la peur de l’Autre

lundi 14 avril 2014

Stéphanie Tremblay

Au Québec, comme dans plusieurs autres contextes d’ailleurs, les débats hautement polémiques sur la laïcité et les valeurs communes ont tendance à laisser dans l’ombre les encadrements légaux qui structurent de facto la laïcité. Pourtant, les droits prévus dans les conventions et les déclarations internationales sont clairs : la religion ne se vit pas que dans la sphère privée, mais se prolonge grâce aux liens avec les autres membres de la communauté, virtuelle ou réelle, tel que stipulé entre autres dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 (article 9).

Les écoles juivres, musulmanes et Steiner

Sous cet éclairage, il est difficile de concevoir la laïcité autrement que comme un mode d’aménagement de la diversité visant à garantir cette liberté religieuse tant dans l’espace public que dans l’espace privé. Nombreux sont les organismes-conseils du gouvernement québécois – ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles (MICC), Conseil des relations interculturelles (CRI), Comité sur les affaires religieuses (CAR), Conseil supérieur de l’éducation (CSE), etc. – qui ont réitéré une conception « libérale » de la laïcité en précisant que cette séparation entre l’Église et l’État s’appliquait bien aux institutions, mais pas aux individus qui les fréquentaient.

Déjà, le contexte légal québécois prévoit des dispositions précises dans l’éventualité de dérives ou d’actes criminels posés par certains individus ou groupes au nom de raisons religieuses ou autres, qu’il s’agisse de crimes d’honneur, de mariages forcés ou d’abus physiques. Parmi les pierres angulaires du droit, les chartes juridiques tant canadienne que québécoise reconnaissent la liberté de conscience et de religion des individus.

Cette liberté de conscience représente probablement le symbole le plus marquant d’une société libérale, héritière de grandes luttes démocratiques.

Les migrations contemporaines du religieux

Dans une perspective sociologique, il est à souligner que plusieurs transformations marquent l’évolution du « croire » en modernité avancée. On assiste en effet depuis les années 1970, tant en Amérique du Nord qu’en Europe, à l’émergence de l’« individu croyant » qui devient la nouvelle assise de légitimation de l’appartenance religieuse en ce qu’il se met à « trier », ou du moins bien souvent à interpréter lui-même, ce qu’il prend et ce qu’il laisse de sa religion, quand il ne décide pas de puiser à d’autres sources pour alimenter sa quête de sens (Hervieu-Léger, 1999). Cette nouvelle donne ne traverse donc pas les seules religions chrétiennes, mais aussi le judaïsme, l’islam et d’autres, en ce qu’elles concernent plus fondamentalement le rapport de l’individu à la transcendance en contexte moderne. Ces migrations du croire témoignent ainsi d’une « liberté » croissante du croyant à l’égard de l’institution, ce qui remet en question l’hypothèse selon laquelle un individu affichant un signe religieux « ostentatoire » dans l’espace public (dont la définition varie selon les protagonistes) ne pourrait assumer pleinement son statut de citoyen.

Or, si l’individu moderne devient l’instance de validation du croire, comment peut-on présumer qu’il n’est dévolu qu’à sa religion qui engloberait toutes les facettes de sa personnalité et de son identité politique? Cet essentialisme réducteur est porteur de nombreux écueils, dont une peur stérile de l’autre qui nous amène à considérer le religieux « visible », selon la cible que l’on vise, comme « le même au-delà de toutes ses différences concrètes, mais le même toujours absolument différent de nous, l’autre par essence » (Liogier, 2012, p. 118). Plusieurs recherches tendent plutôt à montrer que loin d’être systématiquement en tension, les appartenances confessionnelles et nationales peuvent souvent se nourrir mutuellement, comme lorsque la religion sert de levier de participation dans la société plus large: vote, implication dans les débats publics, militantisme dans diverses causes non exclusivement liées à leur religion, etc. (Brighouse, 2010; Tremblay, 2013; Wheitman, 2010).

Un ressort ignoré de cette peur de l’Autre?

Comment, dans ce contexte, jeter une nouvelle lumière sur cette difficulté à voir dans la religion de l’Autre une source légitime de l’identité qui ne s’inscrit pas forcément en concurrence avec d’autres solidarités, nationales ou politiques? À partir du cas européen et de l’obsession collective de l’islamisation, Raphaël Liogier offre des pistes de réflexion intéressantes, notamment en paraphrasant Sartre à propos de l’antisémitisme. En décrivant la peur de l’islam, mais que nous pouvons appliquer à d’autres manifestations religieuses dont la visibilité dérange, il écrit qu’il s’agit d’« un homme qui a peur. Non des [musulmans] certes : de lui-même, de sa conscience, de sa liberté, de ses instincts, de ses responsabilités, de la solitude, du changement, de la société et du monde; de tout sauf des [musulmans] » (2012, p. 116). De même, on peut voir dans la peur exprimée au Québec une crainte de nous-mêmes, de notre propre désaffection religieuse : «Alors qu’en face, ostensiblement, comme une provocation, d’autres redoublent de ferveur spirituelle» (ibid., p. 211).

Des conséquences sur l’intégration sociale

Quoi qu’il en soit des différents motifs qui la sous-tendent, cette laïcité culturelle est porteuse d’un désir d’aplanissement des différences et d’homogénéité culturelle, bref d’un retour à une société traditionnelle dont les valeurs, qui vont de soi, seraient uniformément partagées. De fait, il est à craindre que la Charte des valeurs québécoises, porte-étendard de cette laïcité stricte, polarise les différences entre « Nous les Québécois » et les « Autres », renforce les inégalités sociales entre les groupes majoritaires et minoritaires, notamment sur le marché de l’emploi, et multiplie les frontières sociales, religieuses et ethniques au croisement desquelles se situe la religion ainsi mise en échec. Si de telles campagnes offensives ne répondent pas forcément à des problèmes réels, elles peuvent néanmoins en créer. Pensons par exemple à la vague de femmes en France qui ont commencé à porter la burqa (voile intégral d’origine afghane exclusivement porté par les femmes) en signe de résistance politique à la suite de son interdiction légale.
Si plusieurs pays européens se sont déjà inspirés du modèle novateur des « accommodements raisonnables », pourquoi ne pas offrir de nouvelles possibilités en continuant de regarder vers l’avenir plutôt que de s’empêtrer dans cette peur stérile et « meurtrière » de l’altérité, pour reprendre l’expression d’Amin Maalouf, écrivain francophone d’origine libanaise et membre de l’Académie française?

Bibliographie

Brighouse, H. (2010). «Religious belief, religious schooling, and the demands of reciprocity», dans D. Kahane, D. Weinstock, D. Leydet et M. Williams (dir.), Deliberative Democracy in Practice, Toronto, UBC Press, p. 35-53.
Hervieu-Léger, D. (1999). Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris, Flammarion.
Liogier, R. (2012). Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, Paris, Seuil.
Tremblay, S. (2013). Les écoles privées à projet religieux ou spirituel: analyse de trois «communautés» éducatives – juive, musulmane et Steiner – à Montréal, Thèse inédite, Université de Montréal.
Wheitman, J. (2010). «Religious education and democratic character», dans D. Kahane, D. Weinstock, D. Leydet et M. Williams (dir.), Deliberative Democracy in Practice, Toronto, UBC Press, p. 54-73.

Stéphanie Tremblay est titulaire d’une maîtrise en sociologie de l’Université du Québec à Montréal et d’un doctorat en éducation comparée et fondements de l’éducation (Université de Montréal). Elle a déjà publié le livre École et religions : genèse du nouveau pari québécois; (2010) et plusieurs articles sur les enjeux de la diversité en éducation.

Réinventer l’assurance-emploi

jeudi 13 mars 2014

Partie 1 1

Diane Bellemare

Au Canada, l’assurance-emploi (AE) a subi plusieurs réformes depuis son adoption en 1940. Le double objectif du régime demeure néanmoins quasi inchangé. Pour les individus, il vise à soutenir le revenu d’une personne pendant une période de chômage involontaire, d’où l’importance prévue dans la loi sur la recherche d’emploi pour les prestataires. Pour la société, en période de crise ou de récession économique, il joue un rôle de stabilisation économique majeur. En effet, en soutenant le revenu de ceux et celles qui travaillent dans les secteurs les plus vulnérables à la conjoncture, l’assurance-emploi supporte la demande globale et, ce faisant, limite la propagation des mises à pieds

Ce double objectif de maintien des revenus et de stabilisation économique est fondamental et l’assurance-emploi doit conserver cette mission. Cependant, au XXIe siècle, le régime doit faire plus et mieux.

L’assurance-emploi joue mal son rôle initial

À partir des années 1970, le programme d’assurance-emploi se développe dans un environnement de chômage élevé et il est utilisé pour gérer le chômage2 en partageant l’emploi et le revenu. Les entreprises intègrent l’assurance-emploi à leurs pratiques de gestion des ressources humaines, alors que certaines provinces adoptent des programmes d’emplois temporaires pour qualifier les prestataires d’aide sociale à l’assurance-emploi.

Créer et partager la prospérité

En conséquence, des comportements institutionnels et individuels se développent dans certaines régions où le chômage est particulièrement criant. Ces comportements existent toujours aujourd’hui, car le programme d’assurance-emploi ne s’inscrit pas dans une stratégie de plein emploi.

Par exemple, là où le chômage est élevé, l’AE est souvent utilisée par les entreprises pour suppléer les revenus d’emplois temporaires, favorisant ainsi en permanence certaines provinces plus que d’autres. Cela crée des iniquités entre les régions.

Or, dans un contexte où le chômage demeure élevé, il est difficile de changer de tels comportements.

L’AE n’est pas adaptée au XXIe siècle

Le programme d’assurance-emploi n’est pas adapté à la mondialisation et à la nécessité de concorder rapidement avec le nouveau contexte économique et technologique. Il ne favorise pas la mobilité professionnelle pourtant si nécessaire aujourd’hui, et ne soutient pas suffisamment les chômeurs dans leur recherche active d’emplois, comme cela est le cas dans plusieurs pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Au Canada et au Québec, les mesures actives ne sont pas suffisamment développées et l’assurance-emploi n’est pas partie intégrante de la politique de l’emploi.

Les principes d’une réforme de l’assurance-emploi

Premièrement, une réforme de l’assurance-emploi doit s’inscrire dans une politique de l’emploi qui vise le plein emploi.

En effet, on ne peut espérer que tous les chômeurs trouvent du travail quand il y a des pénuries d’emplois.

L’OIT recommande à l’article 7 de la Convention 168 que « tout membre doit formuler, comme objectif prioritaire, une politique visant à promouvoir le plein emploi, productif et librement choisi ». Le plein emploi, c’est la possibilité pour tous ceux et celles qui veulent travailler de pouvoir occuper un emploi rémunéré. Ce n’est pas équivalent au taux de chômage naturel. Le Canada est encore loin d’une situation de plein emploi généralisé même s’il peut exister des pénuries de main-d’œuvre dans certaines régions et dans certains secteurs. En effet, au Canada, il y a actuellement 6 chômeurs par poste vacant3.

Par ailleurs, l’article 2 de la même Convention prévoit que « [t]out [m]embre doit prendre des mesures appropriées pour coordonner son régime de protection contre le chômage et sa politique de l’emploi. À cette fin, il doit veiller à ce que son régime de protection contre le chômage, et en particulier les modalités de l’indemnisation du chômage, contribuent à la promotion du plein emploi, productif et librement choisi. »

Deuxièmement, toute réforme doit encourager la participation active au marché du travail en s’appuyant sur une logique de réciprocité entre le chômeur et l’État.

C’est dans cette logique de réciprocité que s’inscrivent les mesures actives. En effet, dans plusieurs pays de l’OCDE, les prestataires doivent participer à des programmes de main-d’œuvre (par exemple, de recherche et d’intégration en emploi, de formation) dans le but de maintenir et de développer leur employabilité, et ce, sous peine de voir leurs prestations suspendues ou réduites.

En effet, si les gouvernements ont la responsabilité d’adopter une stratégie de plein emploi, les individus en chômage ont, eux, la responsabilité d’occuper des emplois disponibles convenables, sous peine de voir leurs prestations suspendues ou réduites, comme le prévoit l’article 21 de la Convention 168 de l’OIT.

Au Canada, les mesures actives sont beaucoup moins développées que dans ces pays, et même moins que la moyenne des pays de l’OCDE4.

L’activation des mesures passives de soutien du revenu est très développée dans les pays scandinaves, qui visent le plein emploi. Dans les années 1960, ces pays (en particulier la Suède) sont les premiers à développer les mesures actives pour prévenir les pénuries de main-d’œuvre et l’inflation salariale en période de croissance, et pour conserver et développer le potentiel de la main-d’œuvre en période de récession. Ils ont réussi à combattre l’inflation tout en protégeant l’emploi, et à stimuler la productivité beaucoup mieux que le Canada.

Enfin, une réforme doit tenir compte du risque de la désuétude des compétences. Ce risque est associé aux changements technologiques continus et au développement permanent de la mondialisation. Il pose des défis d’adaptation aux entreprises et aux individus.

La prise en compte de ce nouveau risque par le programme de l’assurance-emploi favorisera la mobilité professionnelle des personnes tout au long de leur vie. C’est ainsi que le Canada pourra relever la croissance de la productivité, qui s’avère peu reluisante.

Diane Bellemare, Ph. D. en économie de McGill et M.A. de Western Ontario, a été professeure titulaire à l’ÉSG de l’UQAM, consultante auprès d’organismes gouvernementaux et syndicaux, PDG de la SQDM et présidente de la Commission des partenaires du marché du travail, vice-présidente au Conseil du patronat du Québec et conseillère économique du chef de l’opposition officielle à l’Assemblée nationale. Elle est sénatrice depuis septembre 2012.


1 À partir d’une présentation faite pour l’Institut de recherche en politiques publiques.
2 Plutôt que pour poursuivre le plein emploi, comme le recommande l’Organisation internationale du travail (OIT) (notamment dans la Convention 122 de 1964).
3 Pour la période de 3 mois se terminant en septembre 2013. L’indicateur est en hausse.
4 Elles le sont à hauteur de 0,33% du PIB du Canada, comparativement à 0,66% pour l’OCDE. Voir Bellemare, Diane (2013). Créer et partager la prospérité, Presses de l’Université du Québec, Québec, p. 202.

Privilégier les éléments de culture commune plutôt que d’accentuer les différences, un choix citoyen

lundi 3 février 2014

Louis Rousseau

Dans le chaos des opinions qui se font entendre autour du projet gouvernemental de Charte, la place occupée par la description des faits observables est minuscule. Les expressions d’opinion sont le plus souvent fortes et la polarisation conséquente leur imprime une forme carrée et très souvent dogmatique. L’effet diviseur s’impose et redistribue toutes les anciennes alliances et oppositions. Plutôt que de garder les yeux rivés sur la chaudière explosive que l’on nous a préparée, il est encore temps d’examiner la nature exacte des défis de coexistence que pose l’immigration récente, et plus particulièrement ceux qui proviennent de la nouvelle diversité religieuse dont on a tendance à faire le démon de l’histoire.

Louis Rousseau, Le Québec après Bouchard-Taylor, Québec, Presses de l'Université du Québec, 2012, 393 p.C’est précisément ce qu’ont voulu faire les chercheurs du Groupe de recherche interdisciplinaires sur le Montréal ethnoreligieux (GRIMER) en publiant aux PUQ les résultats de leurs longues enquêtes de terrain. Le Québec APRÈS Bouchard-Taylor. Les identités religieuses de l’immigration a voulu sortir du simplisme réducteur en étudiant quatre groupes de Québécois d’arrivée récente et appartenant à des tradition religieuses et des origines ethniques encore peu présentes dans notre société dans la première décennie du siècle. Que pensent-ils de la société qui les accueille? Quelles sont les proximités qu’ils discernent avec les savoir-vivre profonds de la majorité et avec nos institutions? Dans quels domaines font-ils l’expérience des écarts les plus grands?

Les réponses convergentes que nous avons obtenues remettent en cause la majorité des impressions qui circulent actuellement dans l’opinion publique. Les résumer brièvement peut certainement contribuer à éclaircir l’horizon d’une citoyenneté commune en voie de construction, bien au-delà des irritants que l’on se plaît aujourd’hui à monter en épingle1.

Le bonheur de vivre dans une société de droit

Notons tout d’abord le discernement et la valorisation de l’idée générale de « monde réglé », de monde où préside l’ordre de la loi. Quelle que soit leur origine, nos répondants et répondantes retrouvent ici une société de droit qui, en principe, refrène le chaos, l’arbitraire et la violence qu’ils ont souvent connus dans leurs pays d’origine à certains moments de leur histoire qui ont pu motiver la décision d’immigrer. Ce principe d’ordre public est assimilé facilement à la loi universelle où s’insère l’individu en monde hindou ou bouddhiste, par exemple, même si leurs fondements religieux et leurs implications sociales diffèrent de ceux qui régissent les membres de la société d’accueil. À la limite, on pourrait dire qu’ils font plus confiance à nos régimes civils et criminels que ne le font les personnes qui les accueillent.

Souhait de transmettre les mêmes vertus sociales

Les grandes valeurs qui orientent les préceptes moraux sont perçues comme très proches des conseils moraux du catholicisme majoritaire. Lorsque, par exemple, des musulmans énumèrent les valeurs qu’ils souhaitent pouvoir transmettre à leurs enfants – sincérité, justice, fuite de la violence et du mensonge, tolérance, respect, honnêteté, pardon et générosité –, ils savent formuler ainsi une morale où tous peuvent se retrouver, même s’ils l’inscrivent au titre de l’identité profonde de l’islam. Quatre traditions religieuses rejoignent les conseils moraux qu’elles estiment être ceux du christianisme d’ici. Ajoutons qu’ils font également partie du meilleur des héritages humanistes présents dans notre société. Il y a donc convergence profonde sur le plan des règles fondamentales de la vie bonne qui permettent à ces hommes et ces femmes d’arrivée assez récente de contribuer à la revitalisation d’une culture morale commune.

Celle-ci a une visée plus large que la simple adhésion aux principes énoncés dans les chartes canadienne et québécoise des droits puisqu’elle mobilise des familles et des groupes sociaux activement engagés dans la formation des jeunes générations à leurs devoirs moraux, dont la majeure partie porte sur la qualité des rapports avec les autres humains sans distinction d’origine. Nous retrouvons ici ce que Kant dit des religions : elles constituent de fortes matrices  capables de fabriquer de la compétence éthique universelle2.

Une zone d’écart initial : le modèle familial

Mais le modèle d’ordre social qu’apportent ces nouveaux citoyens québécois diffère d’avec celui de la société d’accueil dans une zone capitale où se concentrent tous les regards critiques : les normes qui entourent ce que l’on peut appeler le complexe familial. Heureux de trouver ici une société égalitaire dans ses principes et dans l’expérience des individus, la majorité de nos répondants et répondantes acceptent pourtant mal l’absence de hiérarchie au sein de la famille. Pour elles et eux, la famille québécoise souffre de la confusion des rôles et des statuts. Les enfants ne respectent pas l’autorité des parents qui se voient dépossédés du droit acquis d’interdire. Les femmes ne respectent pas l’autorité du mari3 et il règne la plus grande confusion quant à la différence entre homme et femme. La loi du pays conforte cet état des choses qui, au nom du principe de liberté et d’égalité, détruit, selon beaucoup, la stabilité de la cellule familiale.

Nous avons retrouvé ce jugement présent chez presque tous nos répondants et répondantes qui affirment simultanément goûter intensément la liberté expérimentée dans la société qui les accueille et déplorer ce qu’ils jugent être les excès de cette même liberté. Comme la zone principale du litige est celle des règles gouvernant les rapports au sein de la famille, il est intéressant de remarquer que c’est dans ce domaine que l’Occident a effectué l’essentiel de sa révolution culturelle depuis les années soixante-dix et que c’est aussi là que se situe le plus gros des désaccords de la majorité québécoise avec la morale catholique : conception de la femme, de son rôle et de son droit à l’égalité, morale sexuelle, rejet de l’homosexualité. Le Québec, comme tout l’Occident, a modifié ici des modèles millénaires.

Faire confiance en nos institutions et en la fluidité des différences

Sauf à se considérer comme la seule société capable d’évolution, Le Québec doit accepter le défi de faire société avec des arrivants qui, sur ces questions vives, portent aujourd’hui un regard critique, distinguant entre lois communes à suivre et choix personnels de valeurs et de modes de vie qui les distinguent au sein d’une société qui se veut accueillante pour l’exercice de la liberté des personnes et le non-conformisme. Les coutumes prises en charge par les traditions religieuses sont elles-mêmes soumises au défi de l’adaptation à de nouveaux contextes, par les plus jeunes notamment. Si beaucoup de membres des nouvelles communautés ethnoconfessionnelles, comme d’autres pratiquants appartenant à des traditions locales plus anciennes, logent présentement du côté des tendances morales conservatrices déjà présentes dans le cercle des débats démocratiques, rien ne permet de prévoir qu’il en sera de même avec les générations suivantes. Ici encore la montée d’une appropriation plus personnelle des règles de vie métissées aux croyances religieuses suggère de prévoir un plus grand pluralisme des modèles normatifs à l’avenir. Les enfants d’immigrants montrent des traits socioculturels en accord avec l’environnement. Les jeunes changent d’ailleurs rapidement, par exemple, dans un vaste ensemble de pays musulmans de référence qui va de l’Iran au Maroc4 (Roy, 2011). Les nouvelles générations sont pluralistes, sans doute parce qu’elles sont plus éduquées et plus individualistes. Cela n’évoque-t-il pas ici la révolution culturelle enclenchée par la Révolution tranquille au Québec même?

Formulées au terme de travaux de recherches et d’analyse menées dans la grande région montréalaise entre 2004 et 2010, ces conclusions sont de nature à rassurer. Tous les éléments fondamentaux pour assurer la construction d’une culture civique commune au cours des années qui viennent sont présents au sein de l’immigration québécoise récente. La recherche sur le terrain n’appuie en aucune façon l’agitation politicienne actuelle. Le Québec change, certes. Il n’a jamais cessé de le faire. Tissé par la dynamique qui préside depuis toujours aux rapports entre les groupes qui échangent des traits de leurs consciences ethniques dans une recomposition interculturelle féconde, le Québec sans cesse ancien et nouveau peut continuer à se bâtir comme une enviable maison commune.

Louis Rousseau a été professeur au Département de sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal de 1969 à 2010. Spécialiste de l’histoire religieuse du Québec, il a publié Entretiens avec Louis Rousseau. Religion et modernité au Québec (1994) et L’atlas historique des pratiques religieuses (1998). Il travaille présentement sur les questions reliées à l’insertion d’un pluralisme socioculturel nouveau dans un Québec civique et inclusif.

 


1 Le texte qui suit s’inspire de la conclusion du livre, tout spécialement des pages 375 à 377.

2 Kant, Emmanuel. La religion dans les limites de la simple raison (1793), Paris, Vrin, 1965.

3 Certaines femmes immigrantes contestent ce rapport d’autorité et il se développe un féminisme musulman en milieu réformiste, comme il existe ici un féminisme catholique, protestant et juif qui exige l’application du principe d’égalité promu par les chartes au sein de leurs propres institutions religieuses et de leurs familles. Nul besoin de l’ajout d’une charte de la laïcité de l’État à cet égard.

4 Roy, Olivier (2011). « Révolution post-islamiste », Le Monde. 13 février.

Crise écologique, barbarisation et solidarité

lundi 20 janvier 2014

Paul Cliche

Vu la crise écologique menaçant le futur de l’humanité, si la tendance se maintient, la voie qui se dessine devant nous est celle d’une progressive barbarisation du monde. Il y a cependant une solution alternative, celle d’un approfondissement de la voie solidaire entre le Nord et le Sud, avec les groupes aujourd’hui subalternes.

La coopération internationale solidaire

En quoi consiste la crise écologique? La pollution et la dégradation de l’environnement, l’épuisement des ressources et le changement climatique, dont les causes sont essentiellement anthropiques, c’est-à-dire liées à l’activité humaine, sont autant de phénomènes interreliés qui menacent notre environnement et notre survie dans cet environnement. Ainsi, la pollution atmosphérique affectant l’air que nous respirons, les terres inondées, désertifiées, épuisées ou contaminées qui rendent la production d’aliments plus difficile et qui affectent notre santé, la diminution des sources d’eau potable essentielles à la vie de même que la pollution des océans réduisant les ressources marines, voilà autant de pressions qui affectent déjà la vie de milliards d’individus.

La tendance est claire. Les pays du Sud et les couches sociales les plus pauvres du Sud et du Nord sont les premières victimes de la crise écologique et ce sont eux qui en subiront de plus en plus les effets néfastes et qui seront aussi les plus dépourvus pour y faire face. Par ailleurs, ce sont les pays du Nord et les couches sociales les plus aisées, c’est-à-dire les premiers responsables de cette crise, qui pourront profiter d’éventuels avantages et qui auront plus de moyens pour s’adapter à ses effets néfastes et les atténuer.

Le modèle de développement qui a engendré cette crise écologique est celui d’un capitalisme fondé sur la compétitivité dans la recherche du profit maximal et croyant aux vertus autorégulatrices du marché. S’il est vrai qu’il a favorisé l’émergence de nombreuses innovations technologiques, il est aussi vrai qu’il a engendré une concentration extrême de la richesse (le 1% des individus les plus riches de la planète concentrent 46% de la richesse mondiale, pendant que les 50% les plus pauvres n’ont que 1%) et un rapport avec la nature qui n’est plus soutenable. Un tel modèle est basé sur une croissance illimitée sur une planète où les ressources et la biocapacité sont en fait limités. C’est cette foi inébranlable dans le progrès et le développement des forces productives, à l’accumulation qu’ils impliquent et aux technologies qu’ils exigent, qui a généré un rapport avec la nature qui n’est pas viable. Nous faisons face à une véritable crise de civilisation, une civilisation du progrès par la croissance qui pousse l’humanité dans le sens d’une nécessaire transition vers un autre modèle.

Ainsi, le mode de vie nord-américain, de consommation de masse, qui a inspiré l’idéologie du développement et de la croissance, constitue à la fois une menace et un mirage. Il est une menace, car il ne peut se reproduire que sur la base d’une externalisation des coûts environnementaux provoquant une dégradation accrue de la nature. Il est un mirage, car il n’est pas généralisable à l’ensemble de la planète et il ne peut se maintenir qu’en excluant de ce mode de vie des milliards d’individus, surtout des pays du Sud. Voilà une situation d’injustice profonde qui est socialement explosive.

Prétendre répondre à cette crise écologique tout en maintenant le pouvoir et les privilèges des individus et des grandes entreprises qui dominent actuellement le monde et sans remettre en question les structures sociales dans lesquelles nous sommes enfermés revient à dire que ce sont les majorités subalternes et appauvries qui devront assumer le fardeau de la dette écologique. Dans un tel cadre, pour régler les conflits qui vont inévitablement s’exacerber, on peut s’attendre à une augmentation de la coercition, voire une militarisation croissante du monde, incluant le perfectionnement du système de surveillance et de contrôle des citoyens, la mise en place de murs matériels et juridico-politiques pour contrer les mouvements migratoires, la criminalisation des mouvements sociaux, notamment autochtones, paysans et environnementaux qui contestent l’actuel modèle de développement, et la poursuite de la croisade contre le terrorisme, avec ses prisons secrètes, ses drones procédant à des exécutions extrajudiciaires et ses guerres préventives faisant des milliers de victimes civiles, essentiellement dans les pays du Sud. Bref, ce dont il est question ici, c’est d’une barbarisation croissante du monde contre les intérêts des groupes pourtant majoritaires, mais subalternes.

Pour sortir de cette voie de la barbarisation dans laquelle le système mondial est déjà engagé, il faudra affronter la crise écologique avec les groupes majoritaires, notamment dans les pays du Sud, qui sont aujourd’hui largement exclus des processus de prise de décision, en tenant compte de leurs intérêts, de leurs points de vue et de leurs projets de sociétés. Or, nous avons eu l’occasion au cours des trente dernières années d’observer de près de nombreuses expériences menées par des organisations d’Amérique latine et d’Asie et nous sommes persuadés que leur capacité a été généralement sous-estimée et que plusieurs d’entre elles sont porteuses de projets alternatifs de sociétés. Ce qui ressort avec force, si on se donne la peine de se rapprocher d’elles, de les écouter et de les valoriser, est leur grande capacité de résistance et de proposition. Elles sont non seulement capables d’exécuter des projets communautaires à l’échelle locale, mais elles peuvent aussi réaliser des programmes de grande envergure, maîtriser de nouvelles technologies, devenir des acteurs sociaux à l’échelle nationale et internationale, résistant à leur assujettissement et mettant de l’avant des propositions d’approfondissement de la démocratie et de modèles novateurs de développement. Le paradigme du Buen Vivir émanant des cultures autochtones, inscrit dans les constitutions de l’Équateur et de la Bolivie, en est un exemple.

Bref, la solution de la crise écologique peut se faire en solidarité et en alliance avec les groupes subalternes du Sud. On pourrait même affirmer que ces derniers sont porteurs de solutions alternatives pour l’humanité. Une façon de les mettre de l’avant et de faire le lien entre le Nord et le Sud est par une coopération internationale solidaire qui apprenne de ces alternatives des groupes subordonnés et qui s’insère dans des mouvements de transformation sociale, osant intervenir dans les espaces politiques où se prennent les décisions à l’échelle nationale et internationale et osant mobiliser la population et tisser des alliances pour construire un rapport de force capable de soutenir et de pousser le changement.

Paul Cliche, Ph. D. en anthropologie et M.A. en sciences de l’éducation, est enseignant et chercheur à l’Université de Montréal ainsi que consultant et formateur à l’Asso­ciation québécoise des organismes de coopération inter­nationale (AQOCI). Il est impliqué dans le domaine du développement depuis le début des années 1980.

Les défis de la conciliation travail-famille au Québec

lundi 6 janvier 2014

Diane-Gabrielle Tremblay

Au cours des dernières années, les débats sur la conciliation travail-famille ont été très importants au Québec, et récemment, une cause amenée devant les tribunaux canadiens a soulevé la question des possibilités pour les salariés de demander des aménagements de leur temps de travail pour mieux concilier le travail et la famille. Si certains pays offrent de telles options (Grande-Bretagne, Pays-Bas et quelques autres), l’application concrète de cette possibilité n’a pas fait l’objet de beaucoup d’analyses et les quelques documents que nous avons pu consulter semblent restreindre cette possibilité, parfois présentée comme un droit, mais un droit apparemment limité par diverses contingences.

Conciliation emploi-famille et temps sociauxPourtant, au Québec, de nombreuses études ont mis en lumière l’intensification d’un conflit entre emploi et famille. Ce conflit s’explique par le manque de temps auquel sont confrontés les parents, ce qui se traduit par un conflit entre les moments qu’ils affectent au travail et ceux qu’ils consacrent – ou qu’ils souhaitent consacrer – à la famille et à d’autres activités (politiques, sociales, culturelles), comme nous l’avons montré dans notre livre Conciliation emploi-famille et temps sociaux. Ce sont souvent ces dernières activités, liées à la vie citoyenne, sportive ou autres, qui sont exclues; les parents commencent par les remettre à plus tard et finissent par les exclure complètement de leur vie, car les responsabilités parentales et professionnelles prennent l’essentiel, voire tout le temps disponible.

Articuler emploi et familleCertains semblent penser que les parents n’ont plus de difficulté, aujourd’hui, à concilier emploi et famille puisque le Québec dispose d’une politique familiale et d’un nouveau congé parental depuis 2006, mais il n’en est rien. Si les pères québécois participent effectivement de plus en plus au congé de paternité nouvellement créé (80 % d’entre eux le prennent, contre 20 % lorsqu’ils pouvaient simplement partager le congé parental canadien avec la mère), ce n’est pas le cas dans tous les milieux, et les pratiques d’engagement des pères varient selon les milieux. Il faut reconnaître que le soutien organisationnel n’est pas le même dans tous les secteurs, comme nous avons pu le montrer dans notre ouvrage Articuler emploi et famille : le rôle du soutien organisationnel au cœur de trois professions (infirmières, travailleuses sociales et policiers).

En fait, une fois le congé de maternité ou parental terminé, la vraie conciliation entre les activités parentales et professionnelles commence. Or, comme les services de garde et autres mesures ne sont pas toujours parfaitement adaptés aux nouvelles réalités du travail, les difficultés peuvent parfois être importantes. En effet, les services de garde offrent des heures d’ouverture limitées (généralement de 7 h à 18 h), alors que les horaires de travail sont de plus en plus variables puisque les heures d’ouverture des services publics et des commerces privés s’étendent parfois vers les temps privés et obligent les parents travailleurs à être présents sur les lieux de travail en soirée ou les weekends. 3751D-Couvert recherches.inddOn observe de plus en plus d’exigences de présentéisme ou de présence longue au travail, et les temps de travail prescrits ne conviennent pas toujours à la vie familiale, de sorte qu’il est souvent difficile pour les parents de les articuler avec leurs temps personnels (voir l’ouvrage collectif Temporalités sociales, temps prescrits, temps institutionnalisés). Par ailleurs, les entreprises elles-mêmes offrent peu de flexibilité d’horaires à leurs employés, comme nous avons pu le constater dans des recherches que nous avons menées au fil des ans sur un ensemble de secteurs, dont ceux évoqués plus haut (policiers, travailleuses sociales, infirmières et secteur de la santé et éducation plus généralement, ainsi que plus récemment avocats). Cette rigidité des horaires, comme le refus de plusieurs entreprises d’accorder le droit à leurs salariés de faire du télétravail, occasionnent évidemment des difficultés pour les parents-travailleurs, qui souhaiteraient se faciliter la vie. Enfin, la division sexuelle du travail entre les hommes et les femmes ne s’est pas modifiée considérablement, ce qui fait que les femmes continuent d’assumer l’essentiel des responsabilités familiales et des tâches domestiques, de sorte que le « double fardeau » continue de reposer assez fortement sur leurs épaules.

Pourtant, plusieurs études ont souligné le fait que ce conflit entre les heures de travail et le temps que l’on souhaite affecter à la famille et à d’autres activités entraîne des conséquences néfastes non seulement pour les employés, mais aussi pour les employeurs. Pour les employés, les effets peuvent se traduire par des problèmes de relations familiales et affectives, par un manque de satisfaction au travail, ainsi que par des problèmes de santé et de stress. Pour les employeurs, les inconvénients sont notamment le coût économique de l’absentéisme, les pertes liées à une diminution de la motivation et du rendement, la résistance à la mobilité et aux promotions, le roulement élevé de personnel, la difficulté d’attirer et de retenir un personnel qualifié, ainsi que la formation insuffisante de la main-d’œuvre. Étant donné ces coûts importants, déjà mis en évidence dans des travaux du Conference Board du Canada, mais aussi dans de nombreuses autres études, on s’étonne que les employeurs n’aient pas encore adapté leurs pratiques.

Pourtant, les besoins iront grandissants, car outre les responsabilités parentales à l’endroit des enfants, le vieillissement de la population entraîne des obligations de plus en plus importantes à l’endroit des parents âgés, et l’on commence à s’interroger sur le droit des proches aidants à obtenir des aménagements de temps de travail pour mieux accomplir leurs responsabilités à l’endroit de leurs propres parents. Ainsi, avec le vieillissement de la population québécoise, le débat sur la conciliation entre les responsabilités familiales/parentales et professionnelles est loin d’être fini…

Diane-Gabrielle Tremblay est professeure à la Téluq de l’Université du Québec, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux socio-organisationnels et directrice de l’ARUC (Alliance de recherche Université-Communauté) sur la gestion des âges et des temps sociaux.

dgtrembl@teluq.ca

Le cuisinier, passeur des sens et du sens

jeudi 5 décembre 2013

Geneviève Sicotte

Qu’est-ce qui fait qu’un cuisinier arrive à préparer un repas qui, selon les mots de Claude Lévi-Strauss, soit non seulement « bon à manger », mais « bon à penser », doté de saveur et de sens?

Qu’elle se pratique dans un restaurant étoilé ou dans le quotidien familial, la cuisine peut être considérée à partir des ingrédients et des techniques sur lesquels elle se fonde; elle peut aussi se codifier en référence à des paramètres nutritionnels ou scientifiques, à des contraintes économiques ou écologiques, à des codes esthétiques ou à des traditions. Bref, dans ses variantes les plus humbles comme les plus élaborées, elle est un savoir touchant à de multiples dimensions de la vie.

Gastronomie québécoise et patrimoine

Pourtant, la vérité de la cuisine semble être ailleurs que dans ces aspects techniques. Où qu’il mette l’accent, quels que soient les savoirs sur lesquels il s’appuie, le bon cuisinier fait de son geste un don, et sa cuisine est toujours enracinée dans une relation à autrui. Faire à manger, c’est penser à la subsistance, à la santé, au bien-être, au plaisir de l’autre. Un geste nourricier. Si l’on voit les choses sous cet angle, le cuisinier n’est pas seulement un transformateur de ressources, aussi savant et créatif soit-il : c’est un passeur, au sens quasi initiatique du terme, par lequel s’opère de l’échange, par lequel se crée du sens. Il est un médiateur entre un aliment et celui qui le reçoit, un artisan qui transforme et met à la portée de son convive l’univers de la sensorialité et du concret. Pour être doté de sens, le geste du cuisinier doit s’appuyer sur cette générosité, être porté par le surplus d’énergie qu’est le don – que celui-ci s’exprime par le soin et l’attention aux détails, par la surprise d’un plaisir inattendu, par la sublimation des saveurs et des textures, par la force du rituel et de l’histoire, par l’honnêteté et le respect de l’aliment.

Et à l’autre bout de cette relation, bien consommer le repas que quelqu’un a cuisiné, c’est recevoir et accepter le surplus de valeur non quantifiable et non remboursable que le don produit. Le mangeur, s’il est authentiquement engagé dans la relation conviviale, doit accepter d’être redevable. Sa gratitude scelle un lien, indique que le passage, toujours au sens initiatique du terme, a eu lieu.

Il y a donc ici bien plus que des gestes utilitaires : il y a un échange mystérieux, du fluide humain et culturel qui circule entre les gens attablés. Privée de cette dimension relationnelle et interpersonnelle, la cuisine meurt. Elle devient un fast-food qui engraisse les chairs mais ne saurait nourrir l’âme, et qui laisse alors inévitablement les désirs en plan, le mangeur affamé et le cuisinier solitaire.

Or dans le monde qui est le nôtre, la dimension de don reliée à la cuisine et au repas est souvent oubliée, occultée, marginalisée. Nous avons l’impression (à tort ou à raison, mais dans le domaine de l’imaginaire cela importe peu) que notre rapport à l’aliment manque de sens. Nous achetons des aliments transformés que nous apprêtons à peine, nous mangeons au restaurant de manière impersonnelle, et la gratuité du don peine à s’exprimer dans ces prestations marchandes. Est-ce pour compenser cela que la cuisine nous obsède? Collectivement, nous n’avons jamais tant acheté de livres de recettes et écouté d’émissions traitant de gastronomie. Mais nous ne cuisinons pas plus ou mieux pour autant. Nous sommes devant nos écrans, hypnotisés par la performance répétée d’un rituel dont nous avons perdu les clés, à essayer de le comprendre et de le réapprendre. J’incline à penser qu’il y a dans cette obsession l’expression d’une quête : quête de concret, de sensorialité, de lien à autrui et de temps partagé, tout cela passant par des mets donnés et reçus. La cuisine incarne une forme d’idéal humain, social et relationnel dont nous nous sentons privés. Rien de surprenant à ce qu’elle devienne, en nos temps incertains, une valeur-refuge.

Mais on le sait, les valeurs-refuges peuvent facilement baliser des zones de retrait, mener à des régressions et à des démissions envers le monde. Comment la cuisine et la gastronomie peuvent-elles échapper à cette réduction? Quels cuisiniers et quels mangeurs pouvons-nous devenir pour accompagner le fleurissement des sens et du sens?

Quelques idées, lancées en vrac, comme une liste de résolutions… Éviter de surfer sur les vagues éphémères du foodisme ou de la gastrolâtrie. Affronter plutôt les enjeux politiques, environnementaux ou économiques de l’alimentaire, mais par le biais subversif du plaisir et du don. Écouter la voix de la simplicité, de la retenue, du partage. Repenser aux traditions et aux rituels, les dénouer et les renouer, les bricoler pour les réinstaller dans nos imaginaires. Laisser parler les sens, les éveiller, leur donner matière à s’émerveiller en les plongeant dans le foisonnement du concret. C’est cela que la cuisine peut aider à faire. Il y a là tout un beau programme, encore largement devant nous!

Geneviève Sicotte est professeure agrégée au Département d’études françaises de l’Université Concordia. Elle est directrice de l’antenne Concordia de Figura, le Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire. Spécialiste de la littérature du XIXe siècle français, elle s’intéresse au thème gastrono­mique ainsi qu’aux représentations du luxe et de l’économie dans la littérature.