Blogue des PUQ

Archives pour avril 2013

Le goût de l’école

jeudi 25 avril 2013

Et si la créativité influait sur le goût de l’école, pour ainsi grandir et s’épanouir tous ensemble!

Sylvie Ouellet

L’auteure, Ph.  D. en psychopédagogie, est professeure en adaptation scolaire à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Ses recherches portent sur la relation authentique et sur le développement de la personne à l’aide d’approches créatives. Elle est membre de la Chaire de recherche Normand-Maurice et du Laboratoire international sur l’inclusion scolaire (LISIS). Elle est l’auteure du livre Soutenir le goût de l’école publié aux Presses de l’Université du Québec.

Entrer à l’école pour un jeune enfant et ses parents semble devenir de plus en plus une expérience anticipée avec crainte. Pour un enseignant novice, entrer dans la profession est aussi un moment important, parfois euphorique, assurément anxiogène, où son sentiment de compétence est souvent mis à l’épreuve. On peut donc penser que faire ses premiers pas dans le monde de l’École implique une transition, un passage, et comme le mentionne Antoine Baby, du point de vue sociologique, il s’agit bien d’une immigration vers un nouveau pays.

Depuis plusieurs décennies, la réussite éducative et le décrochage scolaire sont fréquemment cités dans les médias québécois et sur la place publique. D’ailleurs, il est important de mentionner que le taux de décrochage des élèves se rapproche d’une façon inquiétante de celui des jeunes enseignants, soit d’environ 25 % selon les régions ou les quartiers de grandes villes. Où est le problème? Est-ce dans la façon de motiver les jeunes, dans les projets qu’on leur propose ou encore dans la culture même de ce peuple de l’École, comme l’appelle Jacques Salomé? L’École concerne ici tous les ordres d’enseignement, du primaire, incluant le préscolaire, à la formation universitaire. Pour travailler d’une façon inspirante avec les jeunes, qu’ils soient en difficulté ou non, il est important de se connaître soi-même, de nourrir le goût de comprendre ce qu’est « Apprendre », et de développer une curiosité envers le défi qui attendent les élèves ou les étudiants de toute provenance. Est-ce que la créativité apporterait un élément de réflexion à explorer pour donner et soutenir le goût de l’école?

La société, en général, a besoin de personnes créatives. La créativité est mentionnée dans tous les contextes et à toutes les sauces depuis des décennies. Or, il serait important de la définir en quelques points. À l’instar de plusieurs spécialistes du domaine, la créativité est un espace d’ouverture, une façon de voir le monde différemment, c’est repousser les frontières et sortir des zones de confort, des références ancrées. Si on applique la créativité à la personne, ça implique voir la vie et son propre métier avec toutes les possibilités et les défis coexistants dans un même rapport à la société. Plus spécifiquement en enseignement, le « maître d’école » créatif chercherait à intégrer les connaissances et les techniques ainsi que les compétences professionnelles qu’il devra développer tout au long de sa vie, et cela afin de se former une personnalité unique. Ce dernier ne se limiterait pas à reproduire. Au contraire, il aurait besoin de s’approprier une démarche, un contenu, une façon de faire très personnelle qui le différencierait des autres enseignants. L’enseignant créatif aime réfléchir sur la façon de faire les choses pour atteindre les meilleurs résultats. Il aime jongler avec les défis et résoudre des problèmes. La personne créative, comme le précise Camille Carrier et Sylvie Gélinas (2011) tolère l’ambiguïté, la complexité, elle développe ainsi une tolérance au risque. Elle accueille la « différence » et les situations floues en s’engageant dans des activités qui mettent le plaisir d’apprendre, de découvrir et de résoudre des problèmes au premier plan. Ce point semble des plus importants en enseignement, en particulier avec les enfants provenant de milieu vulnérable. Pour terminer, un aspect important de la personne créative est sa capacité à rêver, rêver d’un monde meilleur, rêver… à un monde meilleur pour les familles, pour ses élèves, pour ses collègues et pour la société en général.

En conclusion, pour aider les enfants et les parents à vivre une école plus harmonieuse et comprendre qu’il faut beaucoup de courage pour y entrer, nous devons comprendre que les changements ne doivent pas nécessairement venir de l’extérieur, mais plutôt d’attitudes, de confiance en soi et en l’autre et surtout d’une grande sincérité dans les buts que nous poursuivons collectivement. En ayant développé notre propre créativité, j’aime imaginer que l’enfant voit « […] dans les yeux de l’adulte qui l’accompagne dans sa démarche “du grandir” la fierté authentique, et que celle-ci réussisse à rejoindre sa conviction interne que tout être humain doit se battre contre des obstacles. La croyance que seuls les meilleurs survivent lui fait perdre le rêve de l’innocence (Ouellet et Poliquin, 2013, p. 89).  À nous de porter ce regard de compréhension et de fierté aux élèves dès leur premier pas à l’école. Ainsi, nous contribuerons à faire de l’École un lieu pour grandir et s’épanouir tous ensemble. »

Sylvie Ouellet, Ph. D. MTA, psychopédagogue et musicothérapeute

Sylvie.Ouellet@uqtr.ca

Comprendre son savoir : une question de culture

jeudi 11 avril 2013

Emmanuel Colomb

Le mouvement « Idle no More » et la grève de la faim de la chef de la communauté d’Attawapiskat, Thérésa Spence ont braqué les projecteurs sur les conditions de vie des Premières Nations du Canada et sur leurs revendications, tant au niveau territorial qu’au niveau des conditions de vie,  de salubrité des logements ou de l’éducation.

Dans mon travail à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), j’ai eu la grande chance de pouvoir travailler avec des étudiants des différentes communautés autochtones du Québec, tant francophones qu’anglophones, ce qui m’a permis d’écrire : Premières Nations – Essai d’une approche holistique en éducation supérieure : entre compréhension et réussite, paru aux PUQ en 2012.

Cette expérience pédagogique a transformé une partie de ma vie, et a modifié profondément ma manière d’enseigner. Au-delà des récits des drames humains vécus par ces étudiants, au-delà des multiples problématiques sociales, certains essayent de porter leur fierté d’être autochtone avec dignité et courage. Réussir pour eux est un pari, un pari pour les générations futures dont plusieurs se sentent responsables, un pari pour voir leurs enfants être fiers de leurs parents, comme nous voulons que nos enfants soient fiers de nous.

Une de mes étudiantes m’a dit, à 35 ans : « C’est la première fois que l’on me dit que je peux être fière d’être indienne ». Elle a attendu 35 ans pour se sentir valorisée dans sa propre culture, dans son propre pays. Le constat est choquant, mais il est réel.

Notre système eurocentrique avec les valeurs de performance et de valorisation individuelle est parfois très éloigné de la pensée holistique des Premières Nations. Cette pensée holistique, au cœur de la pensée écologique, mais appliquée à la vie de l’homme en symbiose avec son milieu, est un essai constant dans la recherche de son propre équilibre, intégrant la spiritualité, les émotions, l’aspect physique et mental. Le monde occidental revient tranquillement à cette pensée, qui pour certains est plus orientale. Edgar Morin avec son approche de la complexité reprend des processus de la pensée autochtone, notamment avec le terme « reliance »[1]. David Bohm, instigateur d’une forme particulière du dialogue en organisation (les cercles de dialogue de Bohm)[2] intègre les capacités proprioceptives du cerveau pour permettre, aux individus qui les pratiquent, de comprendre les niveaux supérieurs de la conscience dans une vision écologique. L’approche du concept du BA en « Knowledge Management »[3] de Nonaka revient lui aussi sur la capacité des individus à construire un savoir basé sur une conscience globale de l’organisation et des problèmes complexes qu’elle vit en favorisant un savoir centré sur la création. Il en va de même de la notion du « connectivisme » en éducation de George Siemens[4] favorisant le partage des savoirs à l’aide des nouvelles technologies.

La pensée autochtone est une pensée riche, car elle définit ou redéfinit notre relation au monde et aux individus qui y vivent ainsi que notre manière d’apprendre.

Elle m’a permis de voir dans la différence une richesse, mais une richesse qui se gagne; une richesse à ma propre connaissance en redéfinissant le concept même du mot « apprentissage ». Elle m’a permis aussi de comprendre que ce que j’apprends des autres, comme le précisent les aînés des communautés, est un savoir que je dois retransmettre à mes enfants et petits-enfants. Ce savoir ne m’appartient pas, il appartient à l’humanité que je veux construire. Non par vanité, mais par volonté de créer un monde meilleur pour les générations à venir.

Pensez que l’on vit par les autres et pour les autres est une conscience écologique de grande qualité. Je vous laisse sur la parole d’une de mes étudiantes de la communauté de Mashteuiatsh, Karine Charlish, qui, dans un de mes cours me précisait : « On vit grâce à ce que l’on gagne, mais on existe grâce à ce que l’on donne. » Pensez que le savoir nous est donné nous incite nous-mêmes à le transmettre généreusement.

Emmanuel Colomb est titulaire d’une maîtrise en gestion et doctorant à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il participe depuis 2006, à titre de coordonnateur pédagogique, à l’élaboration de programmes de formation en lien avec les membres des Premières Nations du Québec pour le Centre du savoir sur mesure (CESAM). Il intervient également comme formateur et chargé de cours en communication à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il est l’auteur du livre Premières Nations : Essai d’une approche holistique en éducation supérieure publié aux Presses de l’Université du Québec.


[1] Pour connaitre s’initier à la pensée d’Edgar Morin : Kakangu, M. M. (2007). Vocabulaire de la complexité. Postscriptum à La Méthode d’Edgar Morin. Paris : L’Harmattan.

[2] Pour avoir une description complète des cercles de dialogue de Bohm : Dionne-Proulx, J., Jean, M. (2007). Pour une dynamique éthique au sein des organisations. (pp.328-373). Québec : Télé- Université – Université du Québec à Montréal.

[3] Consulté en article en ligne : http://km.camt.cmu.ac.th/mskm/952701/Extra%20materials/Nonaka%201998.pdf

[4] Consulté un article en ligne sur le connectivisme de Georges Siemens appliqué à l’apprentissage en lien avec les savoirs des musées. http://www.pro.rcip-chin.gc.ca/carrefour-du-savoir-knowledge-exchange/transcription_connectivisme-transcript_connectivism-fra.jsp